Noémi Adda-Anthonioz
exposition du 3 Juin au 31 Aout 2010 peinture à l'huile marouflé sur panneau, 2010,150 par 116 cm
L’ARBRE BLEU
« Et dans la nature finie qui est attirée, je vois la nature infinie qui attire. » « Voir c’est être » (Nicolas de Cues 1453) La galerie Artenostrum à Dieulefit dans la Drôme, est une chambre dans les arbres le long de la rivière. Elle accueille aujourd’hui en pleine renaissance du printemps une artiste peintre qui retient formidablement notre attention.
Il existe un petit pays au- dessus de Dieulefit bien délimité par une âme qui lui sert de réserve, à la fois, intouché, inatteignable et entièrement réalisé par l’attention idéale de ceux qui le font vivre. Ce pays finit à Die au moment où la plupart des lettres qui constituent le nom magique de « Dieulefit » ont été semées en chemin. Ici on ne parlera pas de « retrait » du monde mais bien au contraire au plus près de ce qui le fonde et en est le centre. Poètes, paysans, agriculteurs, et artistes en sont la conscience. Il n’y a rien de « local » mais on parle « à partir d’ici » et l’écho porte loin. Noémi Adda incarne aujourd’hui cette conscience à travers la peinture.
Un pays nullement immobile mais dans le mouvement incessant de plans, de pentes, d’assiettes en déséquilibre, de crêtes et de fond de ravin, de petits champs à votre main, qui semblent attendre l’écriture. Lutrins géants. Chutes et altitude, terrasses, falaises. Longs alphabets de murs de pierres. Hauts plateaux et frondaison d’arbres de toute personnalité. Ici l’assise des fermes se tient en équilibre sur des fondations mouvantes !
Noémi Adda s’est mise à peindre il y a une quinzaine d’années, dans la révélation de ce lieu. Elle est toute entière dans le moindre de ses tableaux et comme pour le peintre Théodore Rousseau (1812-1867) on se trouve devant le phénomène de la transparence d’un tempérament humain qui s’inscrit dans un paysage.
Noémi Adda, peinture à l'huile, marouflé sur panneau,2010, 150 par 116 cm« Car il mêlait à ce point ses impressions au caractère de la nature qu’il se sentait toujours atteint en elle, au point de faire des scènes orageuses à quiconque osait toucher à l’écorce d’un arbre….. En faisant ce bouquet de bruyères entre les roches, tu m’as détruit dix tableaux dit- il un jour à son père » ( Théodore Rousseau par Théophile Sylvestre)
On est accueilli à l’entrée de l’exposition par une « nature-morte aux citrons » d’une vision et d’une facture qui donne son poids aux fruits, et les fait éclore dans une lumière intérieure qui vous prévient tout de suite que ce n’est pas une peinture de représentation mais une peinture qui porte le motif à la hauteur d’une « épreuve ». Dans la grande pièce, des paysages : « Mornans », « Truinas », « St Maurice », « Arbre seul ». D’un paysage l’autre, chaque toile vous retient par son unique « aura ». La lumière, l’heure inclinée, quelque chose dans l’air et dans l’heure qui vibre. La matière travaillée par des fibres, des crépons, des fils qui innervent, de grands coups de vent de pinceau ou de pastel gras, c’est ainsi que la peinture hors de la fuite des jours se situe au croisement du fugitif et de l’éternel. Les arbres comme dans Sheakspeare semblent courir. Une grande fraîcheur et vigueur réinvente « le paysage » comme un portraitiste saurait nous dire aujourd’hui qu’un visage en peinture et un visage de la peinture est bien en vie. ! C’est un de ces parcours météoriques qui illustre Noémi Adda, un de ces parcours qui a choisi son heure exacte où l’aiguille indique et l’ombre et la lumière . Il n’était pas nécessaire de se mettre au travail avant d’avoir l’assentiment du grand secret d’un lieu bien défini. « St Maurice » un tableau d’une compacité étonnante, où la couleur ne nomme pas son bleu où il semble qu’une montagne est un morceau de ciel, un versant de moire, un réceptacle pour que l’infini puisse reprendre ses esprits ; et c’est dans le paradoxe de la compacité et de la transparence , de l’air même flambant sur la roche, de la forme qui n’est qu’induction de lumière et mouvement d’un seul souffle, que s’inscrivent ces tableaux.
Un peu plus loin deux peupliers commencent à se fondre à la montagne , ils nous renvoient au chat de Bonnard, dans l’embrasure de la porte dont le dormant s’inscrit dans le corps de l’animal en transparence. Lorsqu’un peintre sait nous dire que la peinture se libère, dans l’instant, d’une forme première pour parvenir à une véritable identité à travers les multiples métaphores on peut dire que ces évènements picturaux, à la frontière des éléments, sont le portrait du « devenir » .
A Paris, cette petite rue au milieu de laquelle se situe l’atelier de Noémi Adda est comme la branche ou le rameau fragile qui a l’air d’avoir grandi à partir de la grande artère de la rue du Fg St Antoine. Au cœur de l’îlot intouché d’un Paris qui ici porte encore son nom de même que le mot « peinture » n’est pas déserté, je me suis trouvée devant « l’arbre bleu » . Une grande feuille de vélin d’arches qui sera ensuite marouflée, préalablement enduite de cire comme apprêt, la cire se mélange avec des pigments en poudre et du pastel gras . Le peintre peut alors conduire sur le fond un trait acide, une sorte d’incise faite du bout d’un « économe » accessoirement saisi dans l’urgence et parce qu’il se trouve là ; ou bien elle trace des claire-voies dans la couleur en utilisant l’autre côté du pinceau qui sert alors de crayon. Le dessin passe au cœur de la peinture en ne voulant pas la lâcher et l’arbre grandit dans l’envoûtement d’un lasso qui lance le bleu et l’enflamme jusqu’au faîte. Le format grand-aigle de la feuille de papier est entièrement transcendé, l’arbre s’élance dans l’espace de la vision en réalisant le portrait d’un élan à travers la sève picturale.
Je recevais ces informations de l’artiste qui disait tout cela avec une simplicité déconcertante comme si elle vous expliquait par le menu qu’elle pliait les draps d’un coucher de soleil ! Elle était au cœur de l’étonnement poétique qui lui avait en définitive échappé. Ce matériel était bien la preuve de la main qu’on donnait au spirituel, à l’impondérable. Il n’y a rien de plus étonnant dans l’atelier d’un peintre que de prendre conscience des alchimies qui sont les tenants de ce qu’on ne peut saisir, qui permettent au spirituel de s’envoler, de se détacher en monde autonome qui ne doit rien à personne ayant rompu les liens… …On eut dit que la nature toute entière avait pris son élan pour le saut à ne pas manquer dans le chas d’une fenêtre picturale.
« Un arbre c’est très difficile à peindre, il ne pose pas, il est en devenir continu et n’est jamais le même d’un jour à l’autre si ce n’est d’une heure à l’autre… » (Noémi Adda) Et, à travers ce que l’artiste venait de dire j’entendais : « Il avance à une allure si rapide que le pinceau pour tenter d’en saisir l’essence doit le devancer… l’arbre est le visage du ciel »
Anne de Staël mai 2008
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